L'Intelligence Collective avec Jérôme Cohen d'Engage

Interview de Jérôme Cohen Président et fondateur d'ENGAGE dont l'ambition est d'aider les citoyens et les organisations à se saisir des grands défis environnementaux

Mediavoice adrien@kessel
6 min ⋅ 07/11/2022

Qu’est-ce que c’est l’Intelligence Collective? 

C’est avant tout une nécessité aujourd’hui dans un monde particulièrement complexe qui exige de nouvelles réponses. L’intelligence collective doit nous permettre de faire émerger des réponses non simplistes qui englobent cette complexité.Elle doit nous permettre aussi de faire se rencontrer et travailler ensemble des intelligences, des formes d’intelligence, des savoirs, des compétences, des domaines d’expertise divers. C’est aussi un processus particulier qui facilite un travail plus éco-systémique, que ce soit au niveau des personnes ou des organisations. Sur l’environnement par exemple : il y a la nécessité que les citoyens, les ONGs, les territoires se rassemblent pour dialoguer, réfléchir et trouver des propositions nouvelles et véritablement efficientes. L’intelligence collective évite de se jeter sur des options trop faciles, évidentes qui ne prennent pas en compte des externalités cachées. Par exemple : une solution écologique qui oublierait la dimension sociale. C’est prendre en compte une problématique dans sa complexité en invitant le collectif.  

Quels sont les modes de fonctionnement ? 

C’est un processus qui nécessite une certaine forme de patience. On se donne le temps long de l’émergence.Trouver une solution à quatre est évidemment plus simple et plus court qu’à mille. Mais à mille, on enrichit l’approche et bien sûr on facilite l’appropriation et l’adoption des réponses trouvées collectivement. Le temps de l’idéation et de la mise en place est donc plus long, c’est le prix à payer. Il existe quelques écueils à éviter. Le premier est de réunir les bonnes personnes dans la salle et de poser les bonnes questions, problématiques à résoudre. Chacun doit avoir la capacité de s’emparer du sujet ou d’une partie du sujet. Si on me demande de réfléchir à la façon d’aller sur Mars, je ne vais rien apporter. Si l’on me demande de réfléchir à l’acceptabilité d’une telle possibilité, je vais avoir des contributions à apporter. Ensuite, il faut expliquer clairement les règles du jeu, définir un cadre et un processus clairs. Comme dans la création, individuelle et collective, il faut un cadre qui permet l’émergence.Des principes de fonctionnement aussi. Parmi eux, l’écoute active, de chacun. J’écoute pour apprendre, pour apporter quelque chose, pas pour mettre en avant un savoir. Participer à un processus d’intelligence collective nécessite d’abandonner une ‘posture haute’ pour faire confiance à l’intelligence, au savoir, aux compétences du groupe. C’est loin de ce que l’on apprend aujourd’hui, notamment à l’école et c’est une nécessité.Dernier point enfin, le fait d’éviter d’arriver à un consensus mou, partagé par tous mais qui n’apporte finalement rien. Là encore, les méthodes, les processus doivent l’éviter. 

Il y a un animateur ? 

L’animateur est très important. Il définit les règles du jeu ou plutôt permet aux participants de le définir. Il veille à éviter que le cadre ne dévie. Il aide à poser l’ambition de départ : où voulons nous arriver ? L’intelligence collective doit être menée par des personnes formées à ce process pour éviter les erreurs voire des dérives malveillantes, manipulatoires en quelque sorte. Le principe fondamental et qui doit être promu c’est l’écoute active. L’envie d’apprendre de l’autre. La faculté de dépasser son propre jugement, ses certitudes. Se mettre en posture de s’enrichir par l’écoute et non par la valorisation de son opinion. Il faut croire en la pertinence des personnes qui t’entourent. Il faut faire confiance en la valeur du groupe. Ce que j’ai à dire sera probablement dit par quelqu’un d’autre dans le groupe. C’est une exigence très forte de comportement : ne plus chercher à briller mais contribuer à une ‘œuvre’ commune.C’est pour cela que l’animateur a un rôle clef. Il est le gardien de ces process et de ces principes. Cela demande de la souplesse, de la rigueur et de la fermeté. 

Un exemple de moment où on a utilisé l’intelligence collective ? 

La convention citoyenne a été un succès selon même si le portage politique été compliqué. 300 000 personnes tirées au sort : 1/3 de climatosceptiques, 1/3 de neutres, et 1/3 d’engagés. Au terme d’un processus pédagogique de six mois, fait d’apprentissages, de temps de dialogue, ils ont réussi à se mettre d’accord et à faire émerger 147 propositions fortes et partagées par les 150 participants. C’est l’inverse du grand débat, qui n’en était pas un et dans lequel Emmanuel Macron n’a finalement fait qu’exprimer sa vision.  

Comment vendre la satisfaction de trouver une solution à plusieurs par opposition à la joie égotiste de la punchline sur Twitter par exemple ? 

Il faut créer la joie du partage et d’une expérience collective. La joie d’un objectif atteint collectivement.Si tu es violoniste, tu peux être soliste. Plaisir ultime bien sûr. Pour caricaturer les choses, en tant que soliste, tu as une satisfaction musicale certes mais finalement assez égotique.Mais si tu joues une symphonie avec 80 musiciens, ta satisfaction est d’avoir été au service d’un collectif. D’avoir joué avec l’autre, de l’avoir écouté, et c’est aussi un bonheur profond. L’intelligence collective ça ne fonctionne que si tous les participants ont une envie de participer à ce process collectif, à atteindre une réalisation commune. 

As-tu des exemples de tech, de médias qui fonctionnent comme ça ? 

Tu devrais interviewer BlueNove, une Edtech qui travaille sur les solutions d’intelligence collective massive online. Ils mêlent de l’IA et de l’intelligence humaine en passant notamment par des analyses sémantiques très poussées. Nous avons travaillé avec eux pour le Grand Défi, qui est en quelque sorte une Convention Citoyenne pour le Climat mais dédiée au monde économique.Un autre exemple : Flint qui aide à sortir de sa bulle informationnelle en mélangeant des communautés en ligne et de l’IA.Wikipédia est bien sûr un autre exemple de contenu qui s’enrichit par les contributions de sa communauté.  

Y a-t-il des leaders qui suivent ces principes ? 

J’exprimerai la question du leadership différemment, en parlant de servant leadership. C’est à dire que la vraie responsabilité des leaders, c’est d’en faire émerger d’autres. Je pense aussi qu’aujourd’hui le leadership devient collectif. Ce n’est plus une femme ou un homme le leader mais une communauté tout entière. Plus complexe bien sûr, mais probablement plus efficace et plus adapté à l’époque. Prenons l’exemple du mouvement étudiant ‘Pour un Réveil Écologique’. Je vous mets au défi de savoir qui est le leader. Il n’y en a pas. Cet exemple, parmi beaucoup d’autres, permet de réfléchir à la question de la gouvernance en politique, dans le business ou dans la société de façon plus large.  

Mediavoice adrien@kessel

Par Adrien Labastire